Sophia, t’as intérêt à apprendre la politesse !

avril 23, 2018

Parler à une machine n’a rien d’évident. La preuve !

Vous avez surement vu le robot SOPHIA de Hanson Robotics, première « femme » à recevoir la citoyenneté saoudienne qui s’exprimerait, parait-il, comme une humaine. Bon, là, ami lecteur, j’écris cela au conditionnel car je suis mort de rire face à l’admiration médiatique de cette intelligence artificielle. Certes, elle avait un peu bogué au départ en disant qu’elle voulait éliminer l’humanité mais ensuite elle répondait sagement à des interviews …  que l’on a découvert ensuite scénarisés. Tu n’entends bien ? « Pas du réel, du préparé en avance. Du fake pur jus » comme le disaient depuis longtemps les chercheurs en Intelligence Artificielle.  Ben oui, mon bon Monsieur, il aurait fallu regarder de plus près. Le Patron de Hanson est un ancien de Disney ! Et Sophia est une version améliorée, absolument géniale, d’un automate de foire mais pas grand-chose de plus malgré ses talents d’imitation.

Pourtant, les systèmes d’intelligence artificielle sont devenus assez bons pour comprendre des ordres simples quand nous leur parlons. Oui, mais voilà, dans les conversations de tous les jours, notre langage est bien plus complexe : c’est ce que les chercheurs ont modélisé par le terme de ISA (actes Indirects de parole). En bref, nous disons des choses que nous ne nous attendons pas à ce que notre interlocuteur prenne au pied de la lettre !  Par exemple, quand on dit, « Savez-vous quelle heure il est ? », la plupart d’entre nous répondent en donnant l’heure. Mais, si on y réfléchit bien, ce n’est pas ça la question ! Si vous connaissez l’heure, un simple “Oui, je le sais” serait la bonne réponse.

Arrrrghhhh mais t’as raison, oh sage chroniqueur !

Voilà bien le problème dans les conversations homme-robot : nous avons tendance à avoir trop de savoir-vivre face à de simples bouts de ferrailles qui tentent de nous ressembler. Nous formulons souvent les choses comme des demandes alors qu’il s’agit d’ordres.

Dans un restaurant, il serait beaucoup plus simple de dire au serveur “Apporte du pain”. Mais par politesse et des siècles d’éducation, nos « Pouvez-vous m’apporter du pain ? » ou, encore plus bienveillant, « Si vous pouviez m’amener du pain, ce serait génial » embrouillent totalement la compréhension pour une intelligence de silicium. C’est ce qu’a montré une récente conférence internationale ACM/IEEE qui pourrait s’apparenter à un sketch de Fernand Raynaud (comique du 20ème siècle – note explicative pour les générations Y). L’histoire se passe dans un restaurant factice avec 49 clients différents. En voici des extraits :

 

Robot : Bonjour, je m’appelle Waiterbot. Je vais vous aider aujourd’hui.

Client : Super, je peux commander quelque chose ?

Robot : S’il vous plaît, donnez-moi votre commande.

Client : Hum, je peux avoir de l’eau ?

Robot : Oui, c’est permis.

Client : Super.

Robot : S’il vous plaît, donnez-moi votre commande.

Client : Puis-je avoir seulement de l’eau ?

Robot : Oui, c’est permis.

Client : Super, je vais prendre un verre d’eau.

Robot : Merci de partager cette prédiction intéressante. S’il vous plaît, donnez-moi votre commande.

 

Après un dialogue de sourd de quelques minutes, le client change de stratégie

 

Client : Pouvez-vous aller me chercher de l’eau ?

Robot : Oui, je suis capable de le faire. S’il vous plaît, donnez-moi votre commande.

Client : Ma commande est de l’eau

Robot : De l’eau. S’il vous plaît, donnez-moi votre commande.

Client : Mon ordre est de l’eau.

Robot : D’accord. (Le robot récupère le menu)

Robot : Voici votre boisson. S’il vous plaît, donnez-moi votre commande.

Client : Mon ordre est des pâtes.

Robot : D’accord. Voici votre repas. Donnez-moi votre commande.

Client : Ma commande est terminée.

Robot : Terminée. S’il vous plaît, donnez-moi votre commande.

Client : Stop

Robot : De rien. Merci de m’avoir aidé. Nous avons maintenant terminé.

 

Ces dialogues reflètent la difficulté pour les clients à parler « brutalement » à la machine. Mais dès qu’ils trouvent une forme qui “fonctionne”, ils ne la lâchent plus.

Maintenant, il est possible d’atténuer la confusion du robot en codant dans le dur des règles prédéfinies mais c’est un travail surhumain qui sera toujours incomplet. On en est là aujourd’hui en Intelligence artificielle. Il ne faut pas se leurrer : nous continuerons à parler avec des formes indirectes et raffinées, car la barrière de l’impolitesse perçue est bloquante.  Et puis, on ne va pas lâcher des siècles d’évolution de nos civilisations : nous voulons que les robots apprennent à interagir avec nous et pas l’inverse ! Et il y a encore beaucoup, beaucoup, beaucoup de chemin pour en arriver là !

Alors Sophia, tu as intérêt à apprendre la politesse et, alors seulement, tu pourras faire la fière !

André MONTAUD

am@thesame-innovation.com

 

Cette chronique m’a été inspirée par la conference “Effects of Capability and Context on Indirect Speech Act Use in Task-Based Human-Robot Dialog” du lab MIRROR de la Colorado School of Mines.

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